Du côté de Johannesburg par Patrice Deparpe

Du côté de Johannesburg par Patrice Deparpe

Voici un peu de cette conférence étonnante, dévoilant les coulisses de la 1ère exposition Matisse sur le continent africain, à Johannesburg en juillet 2016.
Une conférence originale animée par Patrice Deparpe, conservateur et directeur du musée départemental Matisse du Cateau-Cambrésis.


"Du côté de Johannesburg" par Patrice Deparpe

Tout commence par un appel en septembre 2013, du directeur de l’Institut Français de la Culture à l’ambassade de France en Afrique du Sud, Denis Charles Courdent qui appelle Patrice Deparpe pour lui demander s’il est possible de faire une exposition sur Matisse en Afrique du Sud.Denis Charles Courdent est originaire de Lille, il connaît très bien le musée Matisse du Cateau et parcourt aujourd’hui le monde dans les ambassades et services culturels, précisant que pour lui « porter un nordiste comme Matisse, universellement connu en Afrique du Sud, c’est un challenge qu’il voulait concrétiser.

J’étais surpris, je ne m’attendais pas à ça  nous confie patrice Deparpe. Je n’étais pas très partant au départ.... Afrique du Sud signifie Nelson Mandela, apartheid, danger pour nos œuvres, qu’allons-nous faire dans cette galère. Puis dans mes recherches, je tombe sur une citation de Matisse « Si j’étais jeune, je ferais le tour du monde en avion, songez qu’en quelques heures on peut être en Inde en Chine en Afrique du Sud, c’est miraculeux » Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à créer » et l’aventure africaine était lancée.

 En vérifiant, nous nous sommes aperçus qu’il n’y avait jamais eu d’exposition Matisse sur le continent africain. Quand on connaît l’importance de l’Afrique pour Matisse, il fallait pencher du côté du projet, j’ai recontacté l’ambassade et ils m’ont proposé de venir sur place découvrir la ville et le projet.

 

11h de vol, atterrissage à Johannesburg, à 1800m d’altitude, mal de tête pendant 3 jours. Nous découvrons un pays multiple, contrasté. En nous promenant dans la ville, nous voyons des bâtiments peints à l’image de Nelson Mandela, beaucoup de tags, de graffitis rappelant la persécution, les horreurs de l’apartheid, cette idée de lutte pour la liberté est extrêmement présente.

 Un mécénat présent auprès de Total, Air France a permis le transport de toutes les oeuvres, Aréva, Air Liquide pour parler du projet Matisse, de voir s’il y avait une possibilité d’obtenir du mécénat de leur part pour monter l’exposition par le biais de l’ambassadrice de la France en Afrique du Sud, Élisabeth Barbier. Elle me fait découvrir la Standard Bank Gallery, la plus grande banque en Afrique, alors que l’état des musées est catastrophique, il y a une défaillance totale de l’Etat dans les affaires culturelles, c’est la Bank Gallery qui fait office de relais à l’américaine d’organisation pour les activités culturelles.

Dans ce lieu moderne, à ma demande, il ont modifié l’éclairage, grâce à un système perfectionné de tablettes qui pilotent l’orientation des spots (que j’aimerais avoir ici...!), ils sont totalement aux normes en terme de muséographie et de conservation.

Les acteurs du projet :

-        Ambassade de France en Afrique du Sud qui contacte le musée du Cateau

-        Standard Bank Gallery qui va héberger l’expo

-        Institut français, le bras armé culturel de l’Ambassade

-        Mécénat (Total, Air France, Areva,Orange) qui apportent les fonds financiers

-        Musée départemental Matisse qui se charge de monter l’expo, de la coordonner, d’emprunter les œuvres à d’autres musées, à des collectionneurs privés et à la famille Matisse.
Le musée du Cateau représenté par Patrice Deparpe a géré la totalité de cette 1ère expo sur Matisse en Afrique.

J’ai rencontré Federico Freschi, doyen de la faculté des arts, du design et d'architecture de l'Université de Johannesburg, qui est devenu co-commissaire de l’exposition, assurant sur place l’organisation de cette expo, mais aussi la partie scientifique avec les relations avec le monde de l’éducation, les universités. C’est lui qui a réalisé le catalogue de cette expo « Rythm and Meaning », nous nous sommes vraiment partagés les tâches.

 

Les sujets possibles

Après tout ce que j’ai pu trouver comme points de convergence entre notre région, notre musée et l’Afrique, bien entendu il y a l’influence de l’Afrique sur Matisse par les masques et sculptures, textiles et paysages. L’autre concept intéressant était l’idée de la liberté, liberté en Afrique du Sud après l’apartheid, mais aussi le nord s’est souvent battu après diverses invasions pour se libérer. Nous pouvons aussi décliner la liberté dans d’autres thèmes, comme la liberté dans le trait, dans la musique (avec Jazz) et dans la composition.

 

L’attrait de Matisse pour l’Afrique ne s’est jamais démenti. En 1905, Matisse invité à dîner chez les Stein se déplace à pieds dans Paris et passe devant la boutique du Père Sauvage, il s’arrête, frappé par la fluidité des formes d’une sculpture africaine dans la vitrine. Il achète ces sculptures et se rend au dîner, où Picasso est présent. Picasso découvre ces sculptures, il va passer la nuit à les dessiner. Le lendemain matin, le cubisme était né. Cet art africain, amené par Matisse, est le déclencheur du cubisme chez Picasso.

 Matisse a une très importante collection de sculptures africaines. L’analogie est aussi remarquable entre le masque africain traditionnel avec les 2 portraits de sa fille Marguerite et celui de sa femme, tableaux présents au musée du Cateau.

En point fort de cette exposition en Afrique, la sculpture « Le Serf », l’esclave, quel symbole pour la liberté !  À la fois dans le nom, mais c’est aussi pour Matisse cette libération, qu’il entreprend petit à petit pour aller à l’essentiel et supprimer le superflu En enlevant les bras du Serf, cassés par accident, sculpture inspirée par Rodin, Matisse trouve qu’elle est aussi bien sans les bras, il débute un processus qui va l’amener à toujours simplifier, à enlever tout ce qui peut l’être.

La liberté du trait avec un autre point fort présenté à Johannesburg, la série Jazz, créée avant la guerre, quel hymne à la libération ! Liberté absolue de Matisse où il commence ses papiers découpés. Le jazz, par ses improvisations, est une musique libre.

 

Le problème était de ne pas amener Matisse comme l’artiste français le plus célèbre. Mais montrer comment Matisse va utiliser les différentes cultures et ses artéfacts, les mêler dans le monde de la création. Matisse va découvrir les Esquimaux, il emploie des masques esquimaux pour créer la chapelle de Vence. De même, il va utiliser l’encre de Chine à la chinoise, pour dessiner des modèles russes. Il mélange l’utilisation, les cultures, les religions dans un universalisme total.

 

L'occasion de reconstituer le triptyque 

On ramène en Afrique : les Coquelicots du Cateau et la nature morte avec la statuette africaine gardée en Amérique. C’est la 1ere fois que le triptyque est reconstitué.

 

Il ne s’agissait pas d’apporter une expo en Afrique, il fallait trouver des œuvres présentes en Afrique, parmi les conservateurs et collectionneurs locaux.

 

Axe de l’expo

Il est indispensable d’aller dans le pays avant, pour comprendre les mentalités. Il ne s’agit pas juste de voir si le musée est sécurisé pour apporter les œuvres. C’est un pays qui était sous le régime de l’apartheid, il y a 20 ans, les noirs n’avaient pas le droit de mettre un pied dans les musées. Pour eux, ce grand bâtiment est le symbole de ce à quoi ils n’avaient pas droit. A l’intérieur, l’art européen, des artistes qui ont pillé leurs idées, copié les masques africains, vidé leurs collections exposées en Europe. Ca vous remet en question....

Je leur ai expliqué qu’au contraire, en France, le musée est le symbole de la révolution et de la liberté. En 1789, le peuple français pille Versailles mais sauve les œuvres d’art pour les protéger au Louvre, d’où création des musées. Toutes les œuvres d’art appartiennent à chaque citoyen.



Le musée n’était pas utilisable. Ma 1ere idée était de monter l’expo dans le musée national. Il pleuvait à côté des Cézanne, pas de gardien... Des conditions de sécurité catastrophiques. Les moyens ne sont pas donnés au musée.

J’ai choisi le lieu le plus approprié : la Standard Bank Gallery, qui répond en terme de sécurité, de conservation et d’emplacement. Elle offre aussi les moyens financiers et humains de pouvoir mener le projet. Les mécènes sont partants, à condition d’un programme pédagogique important.

 

Le lieu

Les conservateurs sud-africains m’ont dit en présentant le bâtiment, « avec cette ergonomie, vous allez en mettre plein la vue ! ». J’ai pensé que c’était exactement l’inverse qu’il fallait faire, que cette expo tiendrait la route si on lui donnait une architecture forte, si l’histoire qu’on allait y raconter était compréhensible par tout le monde, avec une logique d’enchaînement assez forte et pas privilégier l’aspect esthétique. Parce qu’on est dans un pays, où il n’y a pratiquement pas d’expositions. L’activité culturelle est presque nulle. L’exposition précédente datait de 4 ans. Ils sont sevrés d’expo, il n’y a pas d’éducation des publics. Un public qui n’a jamais mis les pieds dans un lieu culturel, un défi.

Je les prends à rebrousse poil en brisant les belles vues qu’ils me vantaient, en inventant une structure (un cube) à placer au milieu qui va boucher les vues et organiser un parcours où tout ce qui concerne la relation entre Matisse et l’Afrique formera une boucle au centre, puis autour, une section sur la liberté du trait, une section consacrée à Jazz (26 mètres pour exposer les 20 planches de Jazz) et sur le retour, les papiers découpés, les Océanie, Vigne et Jeune femme à la Gandoura et la fameuse Gandoura bleue exposée pour clore la visite.

 

Dans une expo, tout est toujours parfait sur le plan. J’avais prévu une structure pour boucher une vue latérale. Problème en arrivant, pas de structure, ils avaient oublié de la préparer... Trop tard, on ne pourrait pas construire une structure de 3m40 de haut, il a fallu trouver une autre solution... Le moucharabieh, au lieu de le suspendre sur la structure, j’ai fait faire un cadre en plexiglas, il était coincé entre ces 2 feuilles de plexi, posé sur un socle et rétro-éclairé pour qu’il soit dans l’espace. Mais j’avais prévu d’accrocher des œuvres de l’autre côté de cette structure, il m’a fallu repenser au dispositif de l’accrochage pour dispatcher les œuvres.

 

La campagne de communication

Ils sont très performants dans le domaine de la communication :

Une série d’affichage :

- des citations de Matisse à la façon des papiers découpés,
- une série de préjugés barrés « pour voir cette exposition, il faut que vous ayez la connaissance », « au contraire, c’est une question de sentiment, de sensation et de curiosité », le contre-pied d’idées fausses pour inciter le public qui n’avait pas l’habitude, à entrer dans le musée.

Une série de bannières monumentales sur les bâtiments entourant le périphérique, des panneaux dans les aéroports…

Une campagne de com gigantesque à la mesure d’une banque internationale.

 

Le chargement dans l’avion cargo

Les caisses sont remplies, préparées sur des rack en métal. Cette partie métallique vient glisser pour s’emboîter dans l’avion.
87 œuvres sur 3 palettes, un moment des plus délicats qui monopolise beaucoup d’énergie,  la manipulation, les chutes d’œuvres sont à éviter.
Un petit avion, rempli à ras bord, une caisse fait 5 mètres.

Un périple physique, nous partons du Cateau en camion, direction Amsterdam. Le chargement de l’avion dura 5/6h, puis 18h de vol, atterrissage il faut immédiatement vider l’avion, pour apporter le plus rapidement les œuvres au poste des douanes.

Pour vous donner une idée, on a fait le chargement des caisses le dimanche à 23h. On a fini de charger l’avion à 6h du matin, nous sommes partis à midi, 18h de vol avec des arrêts puisque c’est un gros porteur donc il décharge des choses. À l'arrivée à Amsterdam, déchargement de l’avion / chargement du camion, je suis arrivé au Cateau le mardi soir. Et dans l’avion, pas de télé ni de siège tout confort, beaucoup de bruit, on est seuls avec les 2 pilotes. Ce n’est pas du tout le confort d’un avion de tourisme. J’ai même dû passer un examen, 38 pages de consignes de sécurité à apprendre par cœur avec une évaluation pour être habilité à faire partie de l’équipage. Une autre casquette, une autre facette du métier.  

 


Le vernissage

La veille du vernissage, presse, télé, médias du web sud-africains, Agence France Presse relaient l’info. Des interviews avec le Pujadas africain sur la chaîne nationale, en direct, en anglais, à 8h du matin !

Le même jour, à 6h du matin, j’avais appris les attentats de Nice. Tout prend une dimension différente, Dans l’exposition, il y avait beaucoup d’œuvres que les collègues de Nice nous avaient prêtées. Pas facile de prendre la parole aussitôt après l’annonce de cet événement, d’un seul coup, je représentais la France sur le plateau télé, le présentateur présentait ses condoléances juste avant mon intervention. La seule chose que je pouvais dire, en tant que citoyen français et par ma fonction, c’est que Matisse apportait un message de paix universelle, c’est un peintre de la joie, du bonheur, un peintre qui travaille avec toutes les civilisations et toutes les religions. Un message de tolérance qui va justement combattre ce qu’il vient de se passer. Et on me passe la Marseillaise. C’est là que l’on constate l’impact de la France à l’international, comme compassion, comme aide et le poids que représente cette exposition avec l’idée du poids de la liberté française.
Un moment très difficile.

 

Le vernissage n’était pas juste un événement culturel, c’était l’événement mondain de l’année, avec des stars que je ne connaissais pas du tout, les magasines people, les jeunes connus sur les réseaux sociaux. Plus de 600 personnes et un mécénat de Wait and See. J’ai commencé mon intervention en demandant à toute la salle de rectifier la façon de prononcer le nom « Cateau Cambrésis ». Je leur ai fait répéter 3 fois « Cateau Cambrésis », ça les a fait rire mais au moins le nom du Cateau Cambrésis est maintenant le nom français le plus connu à Johannesburg.

 


Un projet éducatif

Une condition sine qua non, en commençant à discuter avec le patron de la Standard Bank Gallery, l’ambassade et les industriels : ils nous ont demandé si nous attendions des fonds de la part du musée. La location des œuvres n’est pas dans notre esprit, en revanche l’argent qu’ils auraient pu nous donner, serait consacré à un gros programme de médiation éducative. Ca leur a plu, ils ont donné encore plus d’argent au final !

Ainsi, la 1e idée était de faire voyager l’expo, faire voyager Matisse dans les écoles avec un mini bus. Ce bus est entré dans toutes les écoles de Soweto, de belles écoles où les élèves portent l’uniforme, et d’autres écoles où il y a des murs, un toit, mais les élèves sont sur le sol, pas de table ni chaise, pas de crayon.
Ce petit bus a transporté les papiers découpés de Matisse dans les écoles.

Dans cette idée de médiation, j’avais demandé à ce que soit fait un livret pédagogique pour expliquer le travail de Matisse. Ils n’avaient pas de ciseaux, ni de colle, on a dû tout apporter. Donc le papier était déjà prévu dans le livret pédagogique, les mécènes ont offert les fournitures (ciseaux, colle, crayons, peinture). Des enfants qui pour la 1e fois ont des crayons de couleur, ça les marque à vie.

Le professeur de l’Université a formé les élèves de l’Université au montage d’une expo. Les élèves sont venus voir sur place comment on montait une expo de A à Z, ça a été pour eux un formidable laboratoire d'apprentissage. Ils ont découvert Matisse et c’est eux ensuite qui ont été chargés de faire l’animation dans les écoles, pendant toute la durée de l’expo et ça s'est même prolongé après.

Tout ce rapport à l’art, tout ce que ça peut apporter dans les relations avec le gouvernement sud-africain, le ministère de la Culture et le ministère de l’Education Nationale, s'est concrétisé par une chose incroyable. Il y a une éducation artistique sur l’histoire de l’art dans les lycées, en sachant l’exposition à venir de Matisse, ils ont transformé leur programme du livre de l’Histoire de l’Art, ils ont inclus dans ce manuel 6 pages sur Matisse.
Il y a à la fois ce grand dénuement en Afrique, mais aussi cette volonté de réagir et  de créer quelque chose.

Nous venions de planter des graines de papiers découpés de Matisse dans pas mal d’esprits.

 

Conclusion

Une sacrée expérience, amener pour la 1ere fois 87 œuvres au bout du monde, en Afrique du Sud. C’était un défi pour le musée du Cateau.
Un défi extrêmement enrichissant pour mon équipe et moi.

Sur place, la 1ère surprise du public qui découvrait les œuvres, c’était de constater que c’étaient bien les originaux et pas des copies. Ils s’imaginaient qu’ils n’étaient pas suffisamment importants ou cultivés pour qu’on leur apporte les vraies œuvres.
On avait apporté des vraies, et des œuvres majeures de Matisse !
Difficile d’expliquer la reconnaissance du grand public et des artistes. Cela montre aussi où ils se situent par rapport à la planète, un peu à part, en exclusion. Une marque de considération extrêmement importante pour nous.

Cette exposition a renforcé nos liens avec la famille Matisse, qui était ravie que la 1e expo dédiée à Matisse sur le continent africain soit montée par le musée départemental du Cateau Cambrésis.

Je pense que nous avons apporté beaucoup de la fraîche beauté de l’œuvre de Matisse dans le berceau du monde en Afrique du Sud.


Patrice Deparpe

27/03/2017
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